Guerre du Golfe : 30 ans après, les souvenirs du capitaine de vaisseau Renaud Flamant sur l’engagement de la Belgique

Tout jeune officier, le capitaine de vaisseau Renaud Flamant a participé à la Guerre du Golfe. Ici commandant de frégate Léopold Ier.

Guerre du Golfe : 30 ans après, le capitaine de vaisseau Renaud Flamant revient sur la participation belge.

Il y a 30 ans, la Guerre du Golfe prenait fin. Le conflit éclatait le 2 août 1990 après que l’Irak de Sadam Hussein envahissait le Koweit sous fond de tensions sur le pétrole. Le 6 août l’Irak était placé sous embargo international et une coalition internationale de 35 pays se mettait en place. La majorité des combats auront lieu entre janvier et février 91 lors de l’opération Tempête du Désert. Retour sur l’engagement de la  Belgique avec le témoignage du capitaine de vaisseau Renaud Flamant déployé durant ce conflit.

Né en 1965, le capitaine de vaisseau Renaud Flamant est entré à l’École Royale Militaire en 1983 au sein de la 123ème promotion toutes armes. A l’époque du conflit, il est tout jeune enseigne de vaisseau. Âgé de 25 ans, il navigue depuis un an et demi et occupe la fonction d’officier opérations sur le chasseur de mines Myosotis.

Une mobilisation de guerre de très court préavis

Le 13 août 1990, le gouvernement décide d’envoyer une flottille de lutte contre les mines en mer Méditerranée (TG 418.2). La flottille (sous mandat de l’UEO), composée du navire de commandement et de soutien logistique A961 Zinnia, des chasseurs de mines M920 Iris et M922 Myosotis, soit 213 marins dont 54 miliciens tous volontaires, quitte Zeebruges le 17 août. En vacances avec sa famille en Australie, le capitaine de vaisseau Renaud Flamant se souvient de cette mobilisation qui a eu lieu en quelques jours. « Un jour en rentrant d’excursion, il y avait un fax de mon frère qui m’attendait. Il me disait de recontacter la base navale d’urgence. Le commandement m’a dit que le bateau partait le vendredi. J’avais trois jours pour rentrer en Belgique. » Il a donc fallu trouver des billets d’avion en urgence. Les compagnies aériennes sur place sont très arrangeantes quand elles apprennent qu’il part en tant qu’officier pour le conflit dans le Golfe. En Australie, l’ambiance est déjà effervescente. Quelques jours plus tôt, un navire australien est parti pour le Golfe. L’enseigne de vaisseau Renaud Flamant rentre juste à temps à Zeebruges pour embarquer sur le Myosotis.

L’Iris et le Myosotis en mission durant la guerre du Golfe (crédit-photo BE Défense – DGSTRATCOM)

Une lente montée en puissance opérationnelle 

Dans un premier temps, la flottille se déploie en mer Méditerranée. La décision gouvernementale du 6 septembre de dérouter les navires vers le golfe Persique tombe quand la flottille se trouve à hauteur de la Crète. Le Myosotis et les autres navires du TG 418.2 prennent le chemin du Golfe à la fin du mois de septembre. Le chasseur de mines gravite à l’entrée du détroit d’Ormuz et le long des Émirats Arabes Unis et du sultanat d’Oman. Mis en attente, il fait également des contrôles de noms des navires dans la zone en application de l’embargo. « Nous ne sommes entrés dans le golfe Persique qu’en décembre pour mettre les navires en cale sèche pour de l’entretien à Dubaï. Là, il y a eu une relève d’équipages par des équipages tout frais d’autres chasseurs de mines en Belgique. Je suis rentré à la maison juste avant le réveillon du Nouvel An », se rappelle-t-il. Après une période de congé, l’enseigne de vaisseau Renaud Flamant devient commandant en second du chasseur de mines Dianthus.

Une vision apocalyptique dans le Golfe

Détaché au départ dans une escadre permanente de l’OTAN stationnée en Méditerranée, le Dianthus est dépêché vers fin février 1991 pour rejoindre la flotille déjà sur place. En transit par la Mer Rouge, il est accompagné par une frégate espagnole Santa Maria pour le protéger. Il rejoint les autres navires au mois de mars. Le 1er avril, les marins du Dianthus font sauter leur première mine au large du Koweït. « Sur les champs de mines, on allumait des feux de navigation en plein jour tellement il y avait de fumée à cause de la pollution des puits de pétrole que Saddam Hussein avait incendiés. Le ciel était gris foncé de jour alors qu’on était au printemps. C’était une vision presque apocalyptique. On avait même des masques pour aller dehors. C’était vraiment impressionnant », raconte le capitaine de vaisseau Renaud Flamant. Le danger est partout avec les mines dérivantes.

L’Alouette III lors de sa dernière mission avant son retrait (crédit-photo BE Défense)

Le rôle essentiel de l’Alouette III

Embarqué sur le Zinnia, l’hélicoptère Alouette III joue un rôle essentiel pour naviguer dans le nord du golfe Persique. Toutes les fins d’après-midi, il patrouille en amont de la direction vers laquelle se dirige le TG 418.12 pour voir s’il n’y a pas de mine dérivante. Cela évite ainsi aux navires de cogner une mine de nuit. Mais le rôle de ce petit hélicoptère ne s’arrête pas là. Il est également essentiel pour l’approvisionnement des navires de la flottille. « Quand un navire était à proximité d’un champ de mines, il n’était pas possible pour le Zinnia d’approcher ou d’y entrer. L’hélicoptère était parfait pour ces transferts de petites pièces. Il a eu toute son utilité », souligne-t-il. L’Alouette III n’assure pas seulement la liaison entre les navires belges mais aussi avec des chasseurs de mines français sur zone. Le fait d’avoir le même type de navires, à savoir des chasseurs de mines tripartite, favorise la coopération. Belges et Français s’échangent ainsi des pièces, telle qu’une carte électronique, quand l’un ou l’autre ne l’a pas. L’Alouette III assure le transport. Trente ans plus tard, ce petit hélicoptère increvable et légendaire va prendre une retraite bien méritée.

Un rythme opérationnel soutenu

Le quotidien du Dianthus est rythmé. Après une grosse semaine sur les champs de mines, il revient au port de Manama pour faire le plein de nourriture, d’eau, de carburant et de pièces de rechange avant de repartir. Il dépend d’un navire de logistique français. « Quand on passe un coup de fil à sa famille juste avant de partir sur un champ de mines, ça fait quand même bizarre en sachant qu’on va passer une semaine sans pouvoir donner de nouvelles. A l’époque il n’y avait pas de mails et de portables », se remémore le capitaine de vaisseau Renaud Flamant. La majorité des mines que font exploser les Belges sont des mines irakiennes LUGM-145. Les plus dangereuses sont les mines de fabrication italienne Manta. Cette mine de forme iconique et posée dans des eaux moins profondes a une signature acoustique nettement moins importante d’où la difficulté à la repérer. Les alliés reçoivent les plans des champs de mines par les Irakiens mais ils se rendent compte que certaines mines sont très mal placées. La mission demande beaucoup de prudence et une bonne formation alors que l’équipage est très jeune avec une moyenne d’âge de 25 ans.

Des contacts avec les proches plus compliqués

La Marine fait tout pour garder les contacts avec les proches restés en Belgique. Beaucoup de journées de famille sont organisées à Zeebruges et sont fort appréciées. Pour les marins en mer, c’est compliqué. « On avait des cartes téléphoniques. J’ai encore l’image de ces deux cabines téléphoniques dans le port de Fujairah où il y avait les 3 navires belges plus une frégate ou un destroyer américain en même temps. Il y avait une file de 40 personnes devant la cabine téléphonique. On avait aussi le problème du décalage horaire avec la Belgique. Quand vous faites la file une heure et que vous avez un répondeur qui vous répond et que tout le monde derrière entend bien que vous essayez de retéléphoner…oui c’était une autre époque », raconte-t-il. Les communications se font essentiellement par courrier qui est envoyé par sac diplomatique. Le moment le plus attendu est l’arrivée du sac postal contenant les lettres, les petits paquets avec un cadeau envoyés par les proches restés en Belgique ainsi que les journaux du pays.

Grosse médiatisation en Belgique

La médiatisation du conflit est importante à l’époque. C’est une première. « Quand on est parti sur le Myosotis, il y avait énormément de presse avec les photographes à la recherche du bisou d’adieu. C’était parfois même intrusif. Il y avait aussi une fierté de la part des équipages de voir qu’on attachait de l’importance de ce que la Marine belge allait faire à l’étranger », se souvient le capitaine de vaisseau Renaud Flamant. Quelques années plus tard après son retour du Golfe, il a pu sentir que le regard de ses amis et de ses connaissances avait changé avec une certaine forme de respect. Le conflit fait aussi prendre conscience de l’importance d’un outil de Défense pour préserver l’économie et les flux maritimes alors qu’Anvers est le second port européen après Rotterdam.

Un conflit marquant pour ceux qui y ont participé

L’enseigne de vaisseau Renaud Flamant est rentré en Belgique en mai 91. Pour sa participation, il a reçu la médaille du mérite militaire ainsi qu’une médaille de l’Arabie Saoudite et une du Koweït. « Par la suite, j’ai participé à d’autres opérations comme Active Endeavour sur une frégate avec l’OTAN. Mais la plus mémorable, ça restera Southern Breeze en 90-91. La guerre du Golfe m’a indéniablement marqué », se remémore-t-il parmi les souvenirs de sa carrière militaire. Pour la première fois, il a pu mettre toute sa formation en pratique. Certains jours, l’équipage du Dianthus détruisait jusqu’à sept mines. « C’est là qu’on ressent toute l’utilité de notre engagement et de notre mission. Chaque mine qu’on arrivait à détruire, on pouvait se dire que c’est des vies qu’on sauvait, un navire marchand qu’on sauvait, une pollution gravissime qu’on évitait », raconte le capitaine de vaisseau Renaud Flamant. Les années ont passé et les vétérans de la guerre du Golfe se sont perdus de vue. Ils se remémorent leurs souvenirs lors de retrouvailles au gré des affectations. Quand l’amiral Marc Ectors, commandant du Myosotis durant le conflit, est parti à la retraite, des sous-officiers ont organisé un repas avec tous les gens du Myosotis qu’ils avaient retrouvé, des gens qui avaient même quitté la Défense. « C’était vraiment très émouvant », se remémore le capitaine de vaisseau Renaud Flamant. La période dans le Golfe a marqué tous ceux qui y ont participé.

Avec 5 navires sur zone, la Marine belge avait environ le tiers de sa flotte engagée dans le Golfe (crédit-photo Dirk Angillis)

Un engagement opérationnel de haute intensité pour la Marine belge 

L’opération Southern Breeze est surtout une mobilisation sans précédent de la Marine belge qui n’a plus jamais eu lieu avec la présence simultanée sur zone jusqu’à 5 navires soit 1.234 hommes d’équipage entre août 1990 et août 1991. Dans le golfe Persique, se trouvaient trois chasseurs de mines (Dianthus, Iris et Myosotis), un navire de commandement et de soutien logistique (Zinnia) et une frégate (Wandelaar puis Wielingen). En sachant que la Marine belge comptait une quinzaine de navires à l’époque, c’était environ le tiers de la flotte belge qui était mobilisée sur une seule opération. « C’était vraiment complètement dingue et exceptionnel. C’était un engagement d’une très forte intensité qu’on n’aurait pas pu tenir plus longtemps », souligne le capitaine de vaisseau Renaud Flamant. Pendant qu’un équipage était engagé, un autre se préparait tandis que le troisième se reposait. Cette forte mobilisation est appuyée par des chiffres concrets puisque les chasseurs de mines belges ont détruit 279 mines, soit le meilleur total des navires de la coalition. Ce qui fait dire aux auteurs du livre des 75 ans de la Marine belge que c’est sans doute l’opération belge de lutte contre les mines la plus réussie. « Ce conflit a mis la Belgique sur la carte. Ça a donné un boost à la Marine et ça a montré l’importance et l’intérêt de protéger les voies maritimes. Dans l’histoire de la Belgique, on a déjà éliminé par deux fois la Marine. Si on la supprimait une troisième fois, c’est qu’on n’aurait vraiment rien compris », analyse-t-il. Comme un symbole, la frégate Léopold Ier se trouvait dernièrement dans le détroit d’Ormuz pour participer à l’opération Agenor et protéger les navires marchands vers le golfe Persique.

Le capitaine de vaisseau Renaud Flamant est actuellement attaché de Défense à l’ambassade belge au Royaume-Uni. Il s’agit de son dernier poste avant de partir à la pension. Durant sa carrière, il aura commandé la frégate Léopold Ier entre 2010 et 2011. Membre de la Cellule Stratégie du ministre de la Défense Steven Vandeput, il a été le rédacteur de la Vision Stratégique parue en juin 2016 avec le capitaine-commandant Pieter-Jan Parrein. « J’ai eu une carrière fantastique et un beau job pour un Bruxellois d’origine. Je suis arrivé un peu par hasard mais je n’ai jamais regretté mon choix. La Marine m’a donné d’extraordinaires opportunités et m’a ouvert des portes », conclut-il. Un dernier clap de fin après une carrière opérationnelle aboutie qui a débuté dans le Golfe !

11 commentaires

  1. On sait aujourd’hui que Saddam Hussein est tombé dans un piège avec le Koweït et que tout l’art de la diplomatie américaine a été de suffisamment inquiéter l’Arabie saoudite pour qu’elle demande l’intervention des GI’s…
    https://youtu.be/i7MscT3-TzE

    https://youtu.be/evlxGEBa54U

    Cette expédition de 1991 a marqué ce que les stratèges de Washington ont intitulé « le siècle américain », sans aucun contrepoids à l’hyperpuissance américaine:
    https://www.defnat.com/e-RDN/vue-article.php?carticle=22542

    Certains y sont toujours dans leurs réflexions:
    https://www.les-crises.fr/atlantic-council-la-chine-a-interet-a-rester-dans-l-ordre-international-liberal-dirige-par-les-etats-unis/

    L’Iran a du coup renforcé ses positions, ce qui n’est pas du tout l’effet recherché…
    https://www.chroniquesdugrandjeu.com/2020/11/des-elections-et-des-bases.html

    https://youtu.be/L-_aBmXXt3c

    Avec une guerre au Yémen qui n’en finit pas…
    https://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20210425-y%C3%A9men-la-bataille-acharn%C3%A9e-des-houthis-pour-prendre-marib

    Et qui a une arriere-cour en Afrique:
    https://www.lopinion.fr/edition/international/emirats-arabes-unis-l-arabie-saoudite-ont-rebattu-cartes-dans-corne-l-180744

    Maintenant, vis-à-vis des pays européens, la menace vient de la Turquie, qui fait des siennes avec la bénédiction de Washington:
    https://www.areion24.news/2021/04/27/a-la-recherche-de-lhegemonie-en-mediterranee-orientale/

    https://www.bruxelles2.eu/2020/10/la-formation-des-garde-cotes-libyens-aux-mains-des-turcs-mauvais-signal-pour-les-europeens/

    Les américains voyaient d’un mauvais oeil l’installation du groupe russe Wagner du côté du maréchal Haftar:
    https://www.capital.fr/economie-politique/defense-vladimir-poutine-veut-une-pleine-cooperation-avec-la-libye-1400415

    Mais la Chine n’est pas restée les bras croisés:
    https://www.jeuneafrique.com/1160126/politique/sans-prendre-parti-la-chine-avance-ses-pions-en-libye/

  2. Les dangers d’un théâtre d’opération ne se limitent pas à l’ennemi.

    Honte aux soit-disants scientifiques français qui refusent d’admettre que le syndrome du Golfe existe, reconnus par tous les pays sauf l’Hexagone:
    https://www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/syndrome-de-la-guerre-du-golfe-l-uranium-hors-de-cause_152127

    Alors que tous les pays de cette coalition internationale l’ont reconnus, surtout avdc ce que l’on a injecté aux soldats dans l’hypothèse d’une guerre chimique:
    https://www.lalibre.be/international/le-syndrome-de-la-guerre-du-golfe-valide-51b886dfe4b0de6db9ab2985

    C’est aussi valable pour l’ex-Yougoslavie et le Kosovo…
    https://lessor.org/articles-abonnes/uranium-appauvri-le-long-combat-de-la-veuve-dun-gendarme-envoye-en-opex/?amp=1

  3. Le danger chimique était pris au sérieux et bien des grandes gueules au quartier se sont faits porter pâles pour ne pas faire cette mission.

    Aujourd’hui cela peut paraître « principe de précaution », mais nous connaissions bien les principes actifs dont étaient équipée l’armée irakienne puisque ce sont des entreprises privées occidentales qui les ont fournis :
    http://experiencecombattantelafaye.blogspot.com/2019/04/histoire-du-genie-combat-contemporain_23.html

    On peut en sourire aujourd’hui, mais à l’époque, personne n’en menait large…
    https://mobile.twitter.com/CompteRenduMili/status/1363422989895806976

    Avec la Covid-19, ce domaine réattire la lumière:
    https://www.areion24.news/2021/05/25/le-nrbc-a-la-francaise/

  4. Vendre une guerre à son opinion publique, quitte à mentir et à fouler aux pieds les principes que l’on dit défendre…

    Oui, notre monde a bien commencé en 1991:
    https://www.lepoint.fr/societe/les-faux-bebes-koweitiens-16-08-2012-1696502_23.php

    D’où l’importance de ne pas être dépendant en matière de renseignement, même de « l’indispensable nation », qui depuis n’a cessé de creuser l’écart:
    https://geointblog.wordpress.com/2021/05/26/la-revolution-tactique-de-lobservation-spatiale/

Laisser un commentaire