Au sujet de l’affaire Jürgen Conings

L’affaire Jürgen Conings est révélatrice à plus d’un titre de l’état de la Défense après des décennies d’économies 

Au sujet de l’affaire Jürgen Conings. 

Depuis le début de l’affaire Jürgen Conings, le site A l’Avant-Garde est resté bien silencieux pour plusieurs raisons. Nous traitons rarement des dossiers à chaud et dans l’immédiateté. Nous avons toujours privilégié le recul, le recoupement et l’analyse, une façon de traiter issu de ma formation d’historienne. De plus quand l’affaire a éclaté, les infos sortaient dans tous les sens et toutes les minutes, parfois sans vérifications. Il était préférable de laisser ça à des sites d’actualité généralistes. Nous n’avons pas vocation à faire du direct et de l’actualité chaude.

La ministre de la Défense Ludivine Dedonder et le chef de la Défense, l’amiral Michel Hofman, ne sont pas servis pour leur première année à cette fonction (crédit-photo Ritchie Sedeyn/BE Défense)

Une succession de lacunes, de manques et de négligences

Cependant les questions de Défense sont clairement le cœur de notre rédaction et nous ne pouvions pas passer à côté. Les différentes enquêtes diront comment une telle chose a pu se produire. Il en ressortira sans doute comme bien souvent que ce sont une succession de lacunes, de manques et de négligences qui les unes séparées des autres sont minimes mais produisent au final un gros scandale. Il est toujours difficile de pointer un unique responsable mais il y a toujours quelqu’un qui paie le prix. Pour leur première année à la tête de la Défense, la ministre Ludivine Dedonder et l’amiral Michel Hofman auraient sans doute rêvé d’autres choses.

On peut cependant constater que le cocktail scandale plus Défense fait bien plus parler dans la presse que quand l’armée se distingue au service de ces concitoyens. Ces dernières années, on pourrait citer le F-16 gate, le Pandur, les masques buccaux, l’incendie dans le domaine de Brecht. Et même quand l’armée aide, ce n’est pas encore assez comme cela a été le cas durant la pandémie.

L’amiral Michel Hofman alertait sur la perte de compétences en mars dernier (crédit-photo Vincent Bordignon/BE Défense)

Economies chroniques et perte de compétences

On est bien plus discret sur les conséquences de trentaines d’années d’économie drastique et de réductions d’effectifs sur le fonctionnement de la Défense. Régulièrement, les différents responsables de la Défense à plusieurs niveaux ont alerté sur les nombreux départs à la pension et la perte de compétences. « Mais plus que cette manœuvre de « renflouement » de nos effectifs, c’est la perte de connaissances, d’expertise et d’expérience qui doit nous interpeller. C’est en effet un véritable brain drain auquel nous serons confrontés dans les prochaines années. Même avec les meilleures formations du monde, les meilleurs candidats ne pourront remplacer du jour au lendemain des militaires ayant accumulé des (dizaines) d’années d’expérience, que ce soit en unité opérationnelle, au sein d’états-majors ou dans des services d’appui. », alertait l’amiral Michel Hofman en mars dernier sur son blog. La politique d’outsourcing de ces dernières années a clairement mis l’accent sur la priorité de l’aspect opérationnel de la Défense, mettant en lumière le manque de personnel pour des fonctions d’appui. Pas de caméra dans l’armurerie où Jürgen Conings se serait procuré des armes…quoi de surprenant ? Les militaires de l’opération Vigilant Guardian n’avaient pas de logements décents au début. En octobre 2019, les casernes d’Arlon et de Saffraanberg n’avaient plus d’eau suite à des problèmes de canalisation et de coupures d’eau. Résultat 600 candidats sous-officiers ne pouvaient plus se doucher. Le problème avait mis du temps à se résoudre à cause d’un manque d’argent. Les exemples se succèdent sans que cela fasse plus scandale que cela.

Le SGRS et la VSSE sont les deux seuls services de renseignement pour toute la Belgique

Le SGRS, une unité bien seule et en manque de personnel

Quant au SGRS, il traverse une période de turbulences depuis 2018. En 2020, il a entamé une réforme qui doit permettre une meilleure transversalité entre les différents services, un meilleur partage des informations et des ressources ainsi qu’une coordination renforcée. En fin d’année dernière, la ministre de la Défense, Ludivine Dedonder et le ministre de la Justice Vincent Van Quickenborne ont annoncé que le SGRS et la VSSE allaient encore renforcer leur coopération par un engagement formel et inédit souscrit par les deux ministères. Visiblement cela n’a pas été suffisant et encore trop récent pour prévenir l’affaire Jürgen Conings. Mais bien plus éclairant encore, un rapport parlementaire du Comité permanent P et R de décembre dernier mettait en avant le fait que le SGRS manquait de personnel à hauteur de 20%, un chiffre énorme et important, et qu’il souffrait d’une forte rotation du personnel ce qui n’est pas optimal pour un suivi de dossier. Ces dernières années, plusieurs articles de chercheurs et de spécialistes ont plaidé pour la création d’une véritable communauté du renseignement, une lacune très belge qui est parue au grand jour au moment des attentats de mars 2016. Dans un numéro de la Revue Militaire belge de l’année dernière, un article du capitaine-commandant Alexandre Daniel intitulé « Pour une communauté du renseignement militaire belge ! » mettait en garde sur le fait que le SGRS porte à lui seul le poids du renseignement militaire en Belgique. « À titre d’illustration, même si les ambitions et les moyens attribués ne sont pas directement comparables, il faut se rendre compte de ce qui est demandé en Belgique au SGRS. Chez nos voisins français, les mêmes missions sont réparties entre au moins quatre organisations distinctes (la DGSE, la DRM, la DRSD et le COMCYBER). Cette communauté du renseignement militaire emploie à elle seule près de 14.000 personnes. Si la taille des populations devait être prise comme rapport de comparaison (66,9 millions d’habitants en France et 11,46 millions d’habitants en Belgique), les services de notre pays devraient atteindre un total de 2.400 professionnels du renseignement militaire. Nous en sommes loin ! », soulignait-il. Les politiques ont aussi leur part de responsabilité sur les choix qui ont été fait ces dernières années pour la Défense. A force de tirer sur la corde, elle craque. Les alertes ont été nombreuses. Un retard aussi conséquent de plusieurs législatures ne peut se rattraper en une législature malgré la meilleure volonté du monde.

Les militaires belges de retour du Mali en mars 2020 aurait dû passer par un sas d’adaptation (crédit-photo IPR bataillon ISTAR)

Le suivi psychologique des militaires en question ?

Peu évoqué dans cette affaire, le suivi psychologique des militaires belges est un parent pauvre. Le stress post-traumatique est un problème pris en considération de façon importante dans des pays voisins. La France a mis des politiques en place qui n’ont cessé de se développer depuis l’embuscade d’Uzbin de 2008. L’utilisation de sas de décompression avant le retour d’opérations s’est banalisée également dans d’autres armées. En Belgique, cela n’est resté qu’au niveau de l’expérimentation et que de quelques cas, comme par exemple entre septembre et décembre 2017 pour les pilotes de l’opération Desert Falcon mais aussi le personnel de l’équipe de la Red Card Holder. Au début du mois de mars 2020, la Défense belge annonçait la mise en place d’un sas d’adaptation dans un lieu neutre pour 57 militaires revenant du Mali après un déploiement éprouvant avec deux attaques IED qui avaient fait 5 blessés dans les rangs du détachement. La pandémie a fait qu’il n’a pas pu avoir lieu. Toutefois, le sujet du suivi psychologique des militaires belges avait été abordé durant le mandat du ministre Steven Vandeput par l’opposition socialiste. Ce dernier n’a jamais donné de chiffres exacts sur les militaires atteints de SPT (stress post-traumatique) mais un pourcentage de 2,5% a été évoqué. Il faudra comprendre comment un militaire avec 30 ans de service a basculé durant ces six dernières années. Une partie de la presse l’a surnommé le « Rambo » belge, un film qui a justement mis en avant le délaissement et l’indifférence par la société envers les vétérans américains du Vietnam qu’elle ne voulait pas voir…

La gestion de l’affaire par la Défense sera délicate pour ne pas tomber dans une véritable « chasse aux sorcières » qui pourrait avoir l’effet inverse et créer du ressentiment. En France, le traitement des fichés S montre comment il est délicat de faire la part des choses entre l’opinion et le passage à l’acte. Quand agir sans bafouer les droits des citoyens ? Une question de juste équilibre qui se pose aux démocraties sans véritable solution miracle.

12 commentaires

  1. Il ne faut pas oublier, que vos restrictions en ont poussé plus de un à partir, à la retraite ou tout simplement à quitter La Défense. Tout ceux que je connais sont déçus d’année en année ou tout simplement déjà parti

  2. Le monde Politique et sa Ministre actuelle semblent vouloir avant tout se dédouaner de toute responsabilité ds. cette affaire malheureuse pour notre pays où il ne leur reste plus qu’un SEUL MINISTERE à gérer et ils le font mal très très mal !
    Constatez de par vous même et vous comprendrez mieux : – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – -une chose ne m’a pas échappé , à savoir : ~~~~~~~~~~~~~~~~~~
    ALORS qu’il ne nous reste qu’UN SEUL MINISTÈRE 🇧🇪, il est mal géré !
    CECI n’explique t’il pas CELA !
    °°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°
    SIX MINISTRES de la Défense sur 06 SIX ANS !
    °°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°
    1/ Pieter De Crem
    21 décembre 2007 – 11 octobre 2014
    (6 ans, 9 mois et 20 jours)
    2//–Steven Vandeput.jpg Steven Vandeput
    11 octobre 2014 – 12 novembre 2018
    (4 ans, 1 mois et 1 jour)
    3//- Sander Loones
    12 novembre 2018 – 9 décembre 2018
    (27 jours) Ministre de la défense, chargé de la fonction publique
    4//- Didier Reynders.jpg Didier Reynders
    9 décembre 2018 – 30 novembre 2019
    (11 mois et 21 jours)
    n°5//-Philippe Goffin
    (1967- ) MR 30 novembre 2019 – 1er octobre 2020
    (10 mois et 1 jour) Ministre des affaires étrangères et de la défense
    et enfin en N° 6 : Ludivine Dedonder
    1er octobre 2020 – En fonction
    (7 mois et 19 jours) Gouvernement Alexander De Croo 🇧🇪
    Sans parler du peu d’intérêts manifesté par certains d’ entr’eux ! TRISTE oui TRISTE.
    Enfin pour terminer , une fois n’est pas coutume , de Htes. personnalités belges vont enfin goûter aux joies du fantasme du sentiment d’insécurité 👀💥

  3. L’espionnage des États continue, on parle souvent de la Russie (le mentor de Poutine, le colonel Igor Prelin a aussi écrit un livre):
    https://rts.ch/info/monde/12210833-lespionnage-moderne-raconte-par-serguei-jirnov-exagent-du-kgb.html

    Mais il y a aussi la Chine et devant les changements provoqués par la globalisation des échanges, les services se trouvent parfois forts dépourvus:
    https://www.7sur7.be/belgique/des-espions-chinois-a-liege-via-alibaba~acbbb773/

    Un autre pays se rend cimpte de ses faiblesses: la Suisse.
    Les rapports y montrent les faiblesses du service de renseignement, trop longtemps ronronnant suite à « la fin de l’histoire » et aux dividendes de la paix:
    https://www.rts.ch/info/suisse/12086974-les-faiblesses-du-service-de-renseignement-relevees-dans-un-rapport.html

    Le patron des renseignements suisse démissionne d’ailleurs à cause d’une histoire datant de la guerre froide:
    https://www.cosmosonic.com/le-chef-du-renseignement-suisse-demissionne-apres-laffaire-crypto/

    https://www.vice.com/fr/article/z3enje/pourquoi-un-reseau-despionnage-sest-choisi-maximator-comme-nom-de-code

    Les multinationales du numérique fournissent clés en main des solutions de collectes et de traitement massifs de données,ce qui est très inquiétant car cela veut dire que nous sommes dans une société où tout le monde est considéré comme un suspect… Ce qui n’a rien à voir avec un régime politique qui se dit une démocratie!

    Cela ne va pas sans problèmes:
    -que ce soit dû à des petites mains du flicage généralisé sont à l’origine d’un scandale au Pays-Bas:
    https://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/aux-pays-bas-les-donnees-de-personnes-testees-au-covid-19-revendues-sur-internet-875546.html

    – ou encore plus grave, que l’opérateur, qui plus est étranger, se prenne pour Big Brother:
    https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/04/18/telecommunications-le-geant-chinois-huawei-accuse-d-espionnage-aux-pays-bas_6077208_3234.html

    Concernant la menace terroriste, celle-ci est plus diffuse:
    https://pages.rts.ch/emissions/temps-present/12084770-dans-le-cerveau-des-djihadistes-suisses.html

    Là encore, les nouveaux modes de communication ont leur importance:
    https://www.nouvelobs.com/idees/20201031.OBS35468/pakistanais-tchetchene-tunisien-les-nouveaux-profils-du-terrorisme-par-olivier-roy.html

    https://www.francebleu.fr/infos/faits-divers-justice/strasbourg-quatre-jeunes-interpelles-ce-mercredi-soupconnes-de-preparer-une-action-terroriste-1622036645

    Pour établir des preuves, une gigantesque opération a été montée en Jordanie:
    https://www.lemonde.fr/podcasts/article/2021/05/11/operation-gallant-phoenix-le-programme-secret-qui-collecte-les-archives-des-djihadistes_6079811_5463015.html

    Mais c’est bien le renseignement humain qui évite les attentats:
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/10/15/58-des-59-attentats-dejoues-depuis-six-ans-l-ont-ete-grace-au-renseignement-humain_6015520_3224.html

    Pour des raisons électoralistes, le terrorisme venant de ressortissants du pays, classés à l’extrême droite est plus facile à évoquer que l’islam politique:
    https://www.la-croix.com/France/Terrorisme-dultra-droite-lautre-menace-2021-05-21-1201156944

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