Frégates ASWF : la Marine belge face à un risque de rupture capacitaire

La Belgique pourrait se retrouver dans une situation difficile dans le dossier du remplacement des frégates contrairement aux Pays-Bas

Frégates ASWF : la Marine belge face à un risque de rupture capacitaire.

En juin 2018, le ministre Steven Vandeput signait avec sa collègue néerlandaise Ank Bijleveld deux Memorandums of Understanding, l’un pour les frégates ASWF et l’autre pour les chasseurs de mines. Huit ans après, les premiers chasseurs de mines ont été livrés mais la construction des frégates n’a toujours pas commencé. Le calendrier n’a cessé d’être décalé dès 2020. En 2021, le retard était de deux ans sur le planning initial et les deux frégates belges devaient être livrées au plus tard en 2030. Désormais, il serait plutôt question de 2035. Mais les problèmes ne se sont pas arrêtés là. Après le retard, c’est le coût qui a augmenté considérablement. Les deux frégates coûteront au minimum deux milliards d’euros au lieu d’un milliard d’euros comme cela avait été prévu en 2016 et en 2018. C’est pourquoi lors de la signature du protocole d’accord final de juin 2023, il a été annoncé des retours industriels pour la Belgique à hauteur de 355 millions d’euros avec une première commande de 111 millions d’euros avec la FN Herstal pour des mitrailleuses MAG pour l’Ukraine.

Un programme qui accumule les retards

Le plus inquiétant pour la Belgique est le retard de livraison. Actuellement, il n’y a toujours aucune date définitive de livraison pour la Marine belge. Le problème se situe au niveau de la conception. Les frégates ASWF mesureront 145 mètres de long, plus de 17 mètres de large et compteront un équipage de 117 personnes au lieu de 150 pour les frégates actuelles. Elles auront un déplacement d’environ 6.400 tonnes contre les 5.700 prévus en 2020 soit 3.100 de plus que les frégates actuelles. Selon le ministre de la Défense Theo Francken, Damen a indiqué en avril 2025 que la capacité de charge de la coque était inférieure de 180 tonnes à ce qui avait été prévu.« Cela a conduit, en juin 2025, à une véritable crise de conception, qui a entraîné la décision de reporter le début de la production. Le navire s’est révélé être trop petit et trop léger, rendant indispensable un rééquilibrage complet. En février 2026, un nouveau design a été présenté: le navire sera allongé de 7 mètres, élargi de 0,5 mètre et son poids augmentera d’environ 10 % », a-t-il expliqué aux députés. « La conception initiale du navire s’est révélée instable. Une modification de la conception était nécessaire afin de corriger ce problème et de répondre aux exigences précédemment définies en matière de marges disponibles en termes d’espace et de poids, notamment pour permettre l’intégration de futurs systèmes », indique de son côté la Défense néerlandaise dans son Defensie Projectenoverzicht 2026 (DPO) ou son aperçu des projets annuels. La date de livraison de la première frégate néerlandaise a été reportée de 2030 à 2033. Le document précise que la Défense néerlandaise prévoit d’informer la Chambre, vers la mi-2027, au moyen d’une lettre D, des résultats de la phase préparatoire à l’acquisition de cette nouvelle capacité.

En plus des frégates de type M, la Koninklijke Marine possède 4 frégates de défense aérienne et de commandement (crédit-photo NL Defensie)

Un risque de rupture capacitaire pour la Marine belge

Contrairement à la Belgique, la Koninklijke Marine possède plus de frégates entre les frégates de défense aérienne et de commandement (LCF) au nombre de 4 qui recevront des mises à jour entre 2024 et 2029 pour être opérationnelles jusqu’en 2036 et les frégates de type M au nombre 2 qui seront donc remplacées par les frégates ASWF. La situation est plus tendue pour la Marine belge, qui ne possède que deux frégates et a de plus en plus de mal à avoir une frégate opérationnelle. Pendant qu’une frégate est en service, l’autre est en maintenance durant de longs mois. Les frégates belges sont vieillissantes. Achetées aux Pays-Bas dans les années 2000, elles étaient déjà en service au sein de la Koninklijke Marine. Dernièrement la frégate Léopold 1er a été à quai durant deux semaines dans la base américaine de Norfolk à cause de problèmes au niveau du système de refroidissement et des compresseurs d’air à haute pression. Elle est rentrée à Den Helder le 22 juillet pour une période de réparations. Le calendrier initial de retrait était de 2028 pour la frégate Léopold 1er et 2031 pour la frégate Louise-Marie. Cela signifierait donc que la Marine belge pourrait se retrouver sans frégate sur une période de 3-4 ans si les nouveaux délais sont tenus. Le risque est aussi pour le maintien des qualifications des équipages. En 2028, l’équipage de la frégate Léopold 1er devait entamer sa reconversion sur la frégate ASWF. Cela ne sera donc pas le cas.

Longtemps sous les radars contrairement à d’autres sujets comme celui du F-35, le sujet du vide capacitaire pour la Marine belge est désormais au coeur des préoccupations des politiques. Le ministre Theo Francken, venant pourtant d’un parti plutôt enclin à prioriser une coopération avec les Pays-Bas, s’est montré très critique devant les députés de la commission de la Défense nationale du 27 mai dernier:« Plusieurs causes structurelles nous ont conduits à la situation actuelle. L’intégration des systèmes s’est avérée plus complexe que prévu et le choix des Pays-Bas d’agir eux-mêmes, en qualité de pouvoirs publics, en tant qu’intégrateur de systèmes ayant conclu un grand nombre de contrats distincts, a encore accru cette complexité. Les conséquences sont considérables, le retard accumulé pouvant atteindre trois ans. En réalité, cette situation est inacceptable, car, à terme, notre pays ne sera plus en mesure de défendre ses intérêts commerciaux ni de respecter ses obligations au sein de l’OTAN. » Dans son DPO, la Défense néerlandaise assure qu’elle entretient des contacts étroits avec les autorités belges et le fournisseur concernant les éventuelles prochaines étapes. D’habitude beaucoup plus ouverte dans son mode de communication, elle reste pour l’instant relativement discrète dans ce dossier. L’essentiel des informations disponibles proviennent de la Belgique qui pourrait se retrouver en grande difficulté.

Une coopération belgo-néerlandaise mise à l’épreuve

« Compte tenu de la menace croissante en mer et de l’importance de la marine marchande belge, notre pays doit conserver une capacité maritime crédible. Dans ce cadre, une troisième frégate demeure nécessaire. La priorité consiste aujourd’hui à sécuriser les deux premières frégates et à éviter de devoir faire face à une période durant laquelle nous serions dépourvus de la capacité opérationnelle des frégates », a insisté le ministre Theo Francken. Prolonger les frégates actuelles constituerait néanmoins un pari technique et financier, compte tenu de leur âge et de leur disponibilité déjà dégradée. Il y a comme un rappel de la polémique du prolongement des F-16 au moment du dossier de son remplacement. Sortir du programme ne sera pas l’option première envisagée au vu du niveau de coopération de longue date entre les deux pays dans le domaine navale avec le BeNeSam entre maintenance, formation des équipages, déploiement. Ce serait un choc énorme comme un désaveu vis-à-vis des Pays-Bas. Le remplacement conjoint des chasseurs de mines et des frégates est géré depuis le début par des équipes de projet binationales placées sous la direction d’un même JSC (Joint Steering Committee) binational. La Belgique pilote le programme de remplacement des chasseurs de mines, tandis que les Pays-Bas sont responsables de celui des frégates. « Ce JSC binational dispose d’un mandat clair, encadré juridiquement, lui permettant de prendre des décisions cohérentes sans repasser systématiquement par des validations politiques nationales. Il chapeaute deux équipes de projet binationales rMCM et ASWF opérant dans un cadre contractuel unique et facilitant la gestion des relations avec les industriels, les utilisateurs finaux (ABNL) et les autres partenaires institutionnels », expliquait le capitaine de corvette Renauld Hock, ancien responsable du programme binational rMCM entre 2021 et 2024 et aujourd’hui à la pension, dans un numéro de la Revue militaire belge de décembre 2025. Une sortie belge du programme ne pourrait donc se faire sans conséquences majeures sur la coopération navale avec les Pays-Bas.

Le concept du drone de surface qui sera intégré à la nouvelle frégate ASWF (crédit-photo NL Defensie)

Pour l’instant, les Pays-Bas poursuivent le programme ASWF. Il n’est pas question de l’arrêter et il y a une très forte probabilité qu’il ira au bout.« En juin 2023, la ministre néerlandaise de la Défense a signé le contrat de construction avec le constructeur naval Damen, au nom des deux pays. La Belgique avait été préalablement informée en détail des conditions contractuelles. Le contrat n’a été signé qu’après avoir été approuvé par le Service d’audit néerlandais Rijk. À ce jour, 92 % du programme de frégates ont fait l’objet de contrats, y compris les contrats avec les fournisseurs de systèmes d’armement et de communication », indiquait le ministre Theo Francken aux députés. Ainsi en juillet 2023, la Défense néerlandaise a signé un contrat avec l’entreprise italienne Leonardo pour l’achat de canons 76/62 Sovraponte. Et encore le 29 juillet dernier, elle a donné son feu vert à Dutch Naval Design (DND), un consortium réunissant la Défense, l’industrie, les universités et organismes de recherche, pour lancer la conception d’un drone de surface de 12 mètres de long qui sera intégré à la frégate.

La Belgique prospecte ses alternatives

« En avril 2026, les Pays‑Bas ont confirmé qu’une refonte de la conception constituait la seule option viable. Une mission binationale a alors été lancée afin d’examiner comment il serait encore possible de construire quatre frégates ASW tout en respectant les dispositions du protocole d’accord », a expliqué le ministre aux députés tout en précisant qu’une décision serait prise mi-juin. Mais début juillet, la situation n’était toujours pas claire. Le ministre Theo Francken est allé plus loin lors de la commission de la Défense nationale du 1er juillet. « Cet été, il faudra voir si le modèle de coopération existant avec les Pays-Bas peut être maintenu ou si nous devons opérer d’autres choix stratégiques », a-t-il déclaré aux députés. En plus du prolongement de la durée de vie des actuelles frégates, les solutions transitoires sont multiples sans être idéales: achat d’une ou de deux frégates d’occasion, location éventuelle ou encore coopération renforcée avec les Pays-Bas. Mi-juillet, le ministre Theo Francken a annoncé avoir écrit une RFI ((Request for Information, ou demande d’informations) à plusieurs pays: l’Espagne, la France, l’Allemagne, l’Italie et la Turquie. A ce stade, il s’agit uniquement d’une prospection afin de savoir quelles solutions ces pays seraient capables de proposer, sans lancer pour autant une procédure d’achat. Cette démarche permet à la Belgique de gagner du temps et de connaître les alternatives disponibles au cas où la poursuite du programme ASWF dans les conditions actuelles deviendrait impossible. Elle pourrait servir aussi de levier de négociations vis-à-vis du gouvernement néerlandais car le dossier a pris une forte valeur politique contrairement à celui des chasseurs de mines qui est resté dans le domaine de la Défense. Le ministre Theo Francken a dit qu’il annoncerait la solution envisagée au mois d’octobre.

La situation est paradoxale pour la Belgique. Au moment même où elle dispose enfin des moyens budgétaires et de la volonté politique pour augmenter sa flotte de deux à trois frégates, elle risque temporairement de se retrouver face à un risque de rupture capacitaire pour ses frégates. La Marine belge n’aurait alors que des chasseurs de mines et des patrouilleurs. Les prochains mois seront donc déterminants. La Belgique devra décider jusqu’où elle est prête à aller pour préserver sa capacité frégates, sans fragiliser une coopération navale avec les Pays-Bas construite depuis plusieurs décennies.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.