Les militaires belges sont devenus invisibles

Le port du « buff » s’est généralisé à toutes les unités (crédit-photo BE Défense)

Les militaires belges sont devenus invisibles.

Protéger l’identité de certains militaires est une nécessité. Mais la généralisation du floutage et du masquage des soldats belges pose la question de la juste proportion entre sécurité opérationnelle et visibilité de l’armée.

Depuis l’arrivée de Theo Francken à son poste, une nouvelle politique de communication a été mise en place : les militaires opérationnels ne doivent plus être reconnaissables sur les images publiées par la Défense. Sur les réseaux sociaux de la Défense, des unités, les visages des militaires sont désormais majoritairement floutés même pour des activités non-opérationnelles. La différence la plus marquante a été remarquée lors du 21 juillet 2025 où la plupart des militaires portaient un « buff », une écharpe tactique qui couvre le visage jusqu’en-dessous des yeux. « Il s’agit d’une mesure de sécurité délibérée. À l’ère de l’intelligence artificielle et des technologies vidéo avancées, la discrétion est devenue vitale », avait expliqué le ministre aux députés en commission du 16 juillet 2025. Le même procédé a été utilisée pour le défilé du 21 juillet dernier.

Il ne s’agit pas de nier le danger des nouvelles technologies. Il devient de plus en plus facile de pouvoir identifier quelqu’un à partir d’une image et de recouper des informations disponibles sur internet. En France, l’enquête « StravaLeaks » menée par Le Monde en 2026 a montré concrètement les risques liés à la géolocalisation. Les journalistes ont notamment pu localiser quasiment en temps réel le porte-avions Charles-de-Gaulle grâce à l’activité Strava publique d’un militaire embarqué. Jusqu’ici ces mesures de sécurité ne concernaient que certaines unités: les forces spéciales, des unités particulièrement sensibles ou bien encore des militaires en opérations. Mais désormais les militaires opérationnels ne sont désormais plus reconnaissables dans la communication officielle de la Défense, qu’il s’agisse d’opérations, d’exercices ou même d’activités publiques et cérémonielles. Alors comment personnifier une institution qui entend servir et protéger ses citoyens quand ses représentants sont des « fantômes » ? Comment donner envie de rejoindre une institution lorsque ses propres membres deviennent anonymes dans sa communication ? Les éléments, les plus visibles de la Défense belge, ne sont désormais plus que d’ordre matériel.

Double couche: buff plus floutage (crédit-photo IPR Force Terrestre)

Comme l’avait reconnu lui-même le ministre Theo Francken, d’autres pays n’ont pas des mesures aussi drastiques. Nous avons donc des photos où les militaires des autres pays sont visibles tandis que les militaires belges sont floutés. La France et l’Allemagne ont eux aussi renforcé leurs règles concernant les réseaux sociaux, les photographies, la géolocalisation et les informations permettant d’identifier des militaires. Le ministère français des Armées a publié en mai 2026 une nouvelle édition de son Guide du bon usage des médias sociaux, destinée aux militaires, aux civils de la Défense et à leur entourage. Dans ce document, l’IA est évoqué. « Entrez vos nom et prénom dans un moteur de recherche ou un assistant IA pour analyser les éléments qui ressortent. Cela permet de vérifier le niveau de protection de vos données. Si des éléments non favorables ou inappropriés ressortent, vous pouvez formuler une demande de déréférencement », conseille le ministère aux militaires français. Le ministère français des Armées précise par ailleurs que les réseaux sociaux permettent de valoriser les armées et leur rayonnement. « Les médias sociaux sont le reflet de notre institution, de ses valeurs et de notre engagement au service de la Nation. Chaque publication, chaque interaction est une occasion de mettre en avant les missions, les valeurs et de renforcer la crédibilité, l’attractivité et la cohésion des armées », développe le document. Mais sur les photos publiées sur les différents réseaux sociaux, on ne voit pas de différence notable.

De son côté, l’Allemagne a réintroduit, à partir du 20 février 2026, une interdiction de photographier ou filmer spontanément dans les installations militaires sans autorisation préalable évoquant des risques d’espionnage et de sabotage. La Bundeswehr explique clairement la raison : les services de renseignement étrangers peuvent exploiter les images publiées sur les réseaux sociaux. Même un détail en arrière-plan peut révéler des informations sur le personnel, le matériel ou les dispositifs de sécurité. Mais parallèlement, la Bundeswehr encourage ses militaires à présenter leur métier sur les réseaux sociaux et ils peuvent être photographiés en uniforme dans l’espace public. Quant à la Défense néerlandaise, elle n’a pas apporté de changement notable à sa politique de communication sur les réseaux sociaux. Elle recommande notamment à ses militaires d’être conscient que les informations peuvent être reprises et diffusées ailleurs, de ne pas publier de coordonnées ou informations confidentielles, de ne pas parler d’informations opérationnelles et de faire attention aux photographies et vidéos. Par ailleurs, sa présence est massive sur les réseaux sociaux. La communication de la Défense néerlandaise a toujours été plus ouverte que celle de son homologue belge.

La question n’est évidemment pas de nier les risques auxquels les militaires peuvent être confrontés. Certaines identités doivent être protégées, notamment celles des forces spéciales ou des personnels engagés dans des missions sensibles. Mais entre protéger ceux qui doivent l’être et rendre anonymes la quasi-totalité des militaires dans la communication officielle, il existe une différence importante. C’est cette proportionnalité qui peut aujourd’hui être questionnée. Une armée ne se résume pas à ses avions, ses blindés ou ses navires. Elle est avant tout composée de femmes et d’hommes. En les rendant systématiquement invisibles, c’est aussi une partie du lien entre la Défense et la population que l’on risque d’effacer. D’autant que le floutage des photographies officielles ne suffit pas nécessairement à garantir l’anonymat d’un militaire : d’autres informations accessibles publiquement peuvent permettre de retrouver ou d’identifier une personne. La question est donc de savoir si cette politique apporte réellement un niveau de protection proportionné aux contraintes qu’elle impose à la visibilité de nos militaires.

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