Le général major Jean-Paul Deconinck: « La contribution belge aux différentes missions internationales est honorable »

Le général Jean-Paul Deconinck a pris ses fonctions à la tête de la MINUSMA le 11 Avril 2017 (Photo : MINUSMA/Harandane Dicko)

Le général major belge Jean-Paul Deconinck a commandé la mission de l’ONU au Mali, la MINUSMA, durant un an et demi d’avril 2017 à octobre 2018. A quelques semaines de quitter le service actif de l’armée belge, il évoque pour le site A l’Avant-Garde son mandat à la tête de la MINUSMA, les différentes formes de la contribution belge mais aussi l’actualité de la Composante Terre. Entretien.

Vous avez été un an et demi à la tête de la MINUSMA après avoir commandé la Composante Terre. Comment relève-t-on un tel défi ?

En volume de force je commandais environ 12.000 personnes en Belgique, l’équivalent au Mali. J’avais le bagage nécessaire pour cette mission. En revanche les défis sont tout autre. Au niveau de la Composante Terre en Belgique, on est plutôt orienté vers l’organisation, la mise en condition, la préparation opérationnelle. Ce sont des choses qui m’ont servi aussi. Là-bas, il s’agit de mettre en œuvre une force qui n’était pas tout à fait opérationnelle quand je suis arrivé dans un contexte sécuritaire très très difficile avec différents problèmes au niveau politique, développement et sécurité. On fait face à différentes formes de violence : violence intercommunautaire, violence entre les groupes armés eux-mêmes, le terrorisme, la criminalité trans-nationale, le trafic de drogue. C’était le défi principal pour opérer dans ce genre d’environnement. Le deuxième défi se trouvait dans l’opérationnalité de la force c’est-à-dire dans la capacité à faire face.

Commander différents contingents de nationalités africaines et occidentales peut-être aussi compliqué ?

Cela a ses avantages et ses inconvénients. Au sein de la MINUSMA, il y a un corps de manœuvre avec des unités d’infanterie qui sont à 80% africaines de la région. La seule exception c’était le bataillon bangladais. On a donc des Africains qui règlent des problèmes africains. C’est un premier message. Ensuite, ce sont des contingents qui connaissent le terrain. Les Tchadiens sont chez eux dans le Nord au Mali, les Sénégalais au centre du pays, les Nigérians à la frontière etc. Le désavantage, c’est qu’on n’a pas le même niveau capacitaire qu’avec des contingents occidentaux. Les Occidentaux sont là pour des tâches plus spécialisées : la recherche de renseignement, l’appui en hélicoptères de transport, d’évacuation médicale et puis le transport aérien tactique. Je ne pense pas que ces contingents-là doivent s’impliquer plus en avant dans les troupes de manœuvre. On est très bien dans cette organisation. Evidemment, cela présente un autre défi qui est d’intégrer tout cela, d’essayer d’harmoniser les procédures tactiques et amener l’ensemble à un niveau opérationnel acceptable.

« La contribution belge aux différentes missions internationales est honorable »

Ces deux dernières années, on a vu des généraux belges prendre la tête de missions en Afrique. Comment peut-on analyser cet état de fait ? Un certain savoir-faire de l’armée belge à défaut de pouvoir déployer de gros contingents ?

Pour l’instant, la Belgique répond à tout ce qu’on lui demande du côté de l’OTAN, de l’UE et de l’ONU. On est encore loin de pouvoir déployer un bataillon complet dans la durée comme on l’a fait aux Balkans. Pour cela, il y a certaines choses à reconstruire mais on engage nos capacités terrestres et aériennes dans des domaines où on excelle. La Marine fait ce qu’il faut également. Il n’y a pas que le commandement et les officiers d’état-major. On a un C-130 au Mali plus bientôt un détachement de reconnaissance. On a toujours le lead du battlegroup européen. Nous sommes engagés aussi en Irak, en Afghanistan, en Lituanie donc ce serait un peu court de dire qu’on est dans les fonctions de commandement. Je pense que la contribution belge a une place honorable quand on fait l’addition de toutes les Composantes.

De mars à juin 2018, la Belgique a déployé 2 HN-90 au Mali au sein d’un contingent allemand. Le détachement binational a effectué 275 heures de vol dont 105 heures d’opération. (crédit-photo Daniel Orban/BE Defense)

La Belgique a déployé ces nouveaux NH-90 pour la première fois dans une mission en Afrique. Leur mission et la coopération avec l’Allemagne ont-elles été un succès ? Cette contribution a-t-elle été appréciée quand on sait le manque d’hélicoptères que connaît cette mission ?

Bien sûr que j’ai apprécié. A un certain moment, j’avais dix hélicoptères allemands et belges à Gao : des Tigre et des NH-90. Il faut savoir qu’un petit pays comme la Belgique avec une flotte très limitée de NH-90 puisqu’on en a que quatre en version terrestre, n’est pas capable de fournir dans la durée un détachement de quatre hélicoptères. Il faut donc s’accrocher à un pays qui a d’autres capacités de façon à s’appuyer sur la maintenance, le soutien au sol etc. On l’a fait avec l’Allemagne. J’ai pu constater que cela fonctionnait très bien. En fait, il n’y a pas de secret. Les Belges et les Allemands se sont entraînés ensemble avant de partir. Les Belges participent déjà à certaine formation donnée en Allemagne. Il s’agissait donc simplement de « plugger » deux NH-90 belges dans un détachement qui fonctionnait déjà très bien à Gao. Les militaires belges ont appris un tas de choses. Ils ont pu échanger leur tactique afin de pouvoir les améliorer. Au niveau de l’emploi, j’ai pu bénéficier pendant plusieurs mois d’un appui hélicoptères assez conséquent qu’il soit d’évacuation médicale, de transport ou de type escorte. Ce détachement binational a été remplacé par un détachement canadien avec des capacités équivalentes mais avec des Chinook et des Griffon qui resteront en théorie jusqu’à mi-2019. Je pense qu’on fera tout pour les garder jusqu’à mi-2020. Puis j’ai déjà dit aux Belges : soyez prêts à renvoyer de nouveau des hélicoptères comme on a été capable de le faire à partir de mi-2020 dans un ensemble un peu plus grand et on verra bien les partenaires à ce moment-là. Cette expérience doit être renouvelée. Ça fonctionne. C’est un message vers les Européens.

Les Néerlandais avaient enlevé leur détachement de Kidal parce qu’ils estimaient qu’il n’y avait plus une évacuation médicale par hélicoptères assez suffisante pour assurer la sécurité de leurs hommes…

Un peloton de leur détachement LRRP (Long Range Recce Patrol) de Gao était déployé à Kidal en permanence. Sur l’appui médical, leur appréciation était que l’hôpital rôle 2 togolais ne répondait plus au standard. N’ayant donc plus d’hôpital qui répondait à leur standard à Kidal, l’élongation à partir de Gao n’entrait plus dans le cadre du concept « twelve-one-two »[i]. C’est la raison pour laquelle, ils ont retiré leur peloton de Kidal mais ils opèrent toujours autour de Gao. Au Mali, il n’est pas possible de respecter ce concept et certainement pas les deux heures partout dans le théâtre. Je pense que trois heures c’est possible mais pour cela, il faut des capacités d’hélicoptères. On les a actuellement à Gao, à Kidal et à Tombouctou. A Mopti, c’est déjà plus difficile car on a qu’un seul hélicoptère médicalisé qui ne vole que le jour. On ne fait pas ce qu’on veut. Je tenais absolument à avoir une couverture médicale correcte approchant le « twelve-one-two » pour tous les détachements. Chaque militaire est important.

En plus d’un C-130, un détachement du bataillon de Chasseurs à Cheval vient d’être déployé au Mali au sein d’un contingent allemand. Pourquoi cette coopération poussée avec l’Allemagne sur cette mission ?

Depuis un certain temps, on avait une opportunité d’engager nos éléments de reconnaissance. Ce n’est pas la première fois qu’on le fait avec l’Allemagne à Gao puisqu’on a des officiers et des sous-officiers de différents rôles intégrés depuis 2015. On a des analystes, du renseignement humain qui fonctionnent déjà dans ce détachement. On a simplement rajouté un peloton de multi-senseurs. C’était une question d’opportunité offerte par les Allemands parce qu’encore une fois, c’est comme pour les hélicoptères, il faut une structure plus grande pour s’intégrer facilement sans être trop lourd sur le plan logistique. D’autre part, la Composante Terre avait la volonté depuis longtemps d’engager son unité ISTAR dans ce rôle-là et pas dans un rôle de protection ou d’infanterie.

« Avec la diminution de Vigilant Guardian, on va pouvoir engager des détachements plus importants à l’étranger »

Des militaires de l’opération Vigilant Guardian à Zaventem après les attentats du 22 mars (photo Défense belge)

La participation à la MINUSMA implique toutes les Composantes sauf la Marine dans une opération importante. Après plusieurs années de Vigilant Guardian et une baisse de l’entraînement, peut-on y voir un bénéfice ? La tendance va-t-elle s’inverser ?

C’est vrai que Vigilant Guardian a fait du tort sur l’opérationnalité. On en retire un certain bénéfice au niveau de l’image évidemment. C’est indéniable mais le volume engagé a fait énormément de tort. On a réduit nettement l’enveloppe OVG à 500 mais c’est encore trop. Ce qui est faisable comme je l’ai dit assez souvent quand j’étais commandant de la Composante Terre, c’est un volume de 200 à 250 pour des missions ciblées sans oublier qu’on est capable de sortir 1.000 à 1.500 hommes en un claquement de doigts. On l’a fait après les attentats de Bruxelles. Mais 500 c’est toujours trop et on a encore les capacités de déployer actuellement environ l’équivalent sur des théâtres différents. C’est ça qui est lourd aussi à supporter. Il ne faut pas oublier les missions de stand-by. Avec ça, on arrive aux limites capacitaires des Composantes. A mesure que Vigilant Guardian va diminuer d’ampleur, à mesure des recrutements parce qu’on a aussi plus de facilités budgétaires pour recruter, on va pouvoir engager des détachements plus importants. Cela ne veut pas dire qu’on va envoyer un bataillon complet au Mali mais on peut s’engager dans d’autres niches.  Par exemple, au sein de la MINUSMA, on manque d’équipes mobiles destinées à entraîner les contingents. Les Belges peuvent faire un effort dans ce domaine.

Rester aussi longtemps loin de chez soi avec une responsabilité aussi importante, n’est-ce pas usant ?

C’est une mission que j’ai accepté en fin de carrière. Elle était un peu le couronnement. C’était une manière pour moi de mettre à profit mon expérience. Il y avait donc là une opportunité que je ne voulais certainement pas rater. C’est la raison pour laquelle, je me suis engagé là-dedans : une mission de défis. Une fois qu’on s’engage, le reste doit suivre. J’ai la chance d’avoir une famille formidable qui m’a soutenue de loin. J’avais quelques contacts épisodiques. Je suis aussi rentré quelque fois en Belgique. J’avais une bonne équipe autour de moi avec une dizaine de Belges. On est occupé tous les jours. Chaque jour est différent avec des activités qui vont du niveau tactique jusqu’au niveau stratégico-politique le plus élevé entre autres avec le Conseil de Sécurité. C’est ça qui rend les choses intéressantes et exaltantes. Il y a une chose qui use peut-être après un an et demi. C’est la complexité des Nations-Unies. Ça use. Je n’ai pas peur de le dire. Je l’ai souvent répété. De temps en temps, je vais dépenser une bonne partie de mon énergie à éliminer les frictions. Le reste non car ce sont des défis. On a été formé, éduqué et entraîné pour le job et on le fait.

« Avec le programme Scorpion, on est parti dans le bon sens »

Le général-major Jean-Paul Deconinck passe les troupes en revue lors de la passation de commandement à la tête de la Composante Terre le 23 mars 2017

En tant qu’ancien commandant de la Composante Terre, comment voyez-vous son évolution depuis votre départ en 2016 ?

J’ai suivi de très loin l’évolution notamment le programme Scorpion. C’est parti dans le bon sens. L’accord vient d’être signé par les deux ministres. On a la garantie de pouvoir s’engager dans le concept. On parle beaucoup des véhicules Griffon et Jaguar mais il n’y a pas que ça. On entre dans un système de systèmes avec un concept global qui couvre le matériel, la doctrine, l’entraînement et l’engagement. Je me plaisais à dire : il faut réfléchir ensemble pour pouvoir développer ensemble le domaine capacitaire et à la fin opérer ensemble. Il y aura des opportunités d’intégrer l’entraînement français avec des économies d’échelle. Cela permet surtout d’aligner toutes les procédures. J’appuie ça à 100% et je continuerai de l’appuyer là où je peux. Il reste maintenant d’autres besoins capacitaires. L’avenir de la reconnaissance n’est pas encore couvert. L’armée belge n’a plus d’artillerie. Ce ne sont pas les quelques canons de 105mm tractés ou des mortiers de 120mm, plutôt une arme d’infanterie, qui font une vraie capacité d’artillerie. Il faut reconstruire pas mal de choses : le génie, la logistique etc. Il y a d’énormes perspectives mais il faudra pouvoir assumer ce matériel avec le personnel. Il s’agira là d’un défi majeur dans les années à venir et pas seulement pour la Composante Terre mais c’est elle qui sera la plus touchée.

Vous allez bientôt quitter l’armée belge pour prendre votre retraite. Quel regard portez-vous sur votre carrière militaire ?

J’ai eu la chance de commander à peu près tous les échelons. C’est notre système qui est bien fait. Dès la base à l’Ecole Royale Militaire, on a des officiers qui ont la capacité de commander au premier échelon : le peloton. Ils sont extrêmement bien formés. Au-delà, c’est la formation continue au niveau des capitaines, des majors. Cela permet à l’armée belge d’avoir une structure solide en officiers mais aussi en sous-officiers. C’est le système qui nous guide et qui détecte ceux qui vont devenir commandants de compagnie puis de bataillon et ainsi de suite. Je n’ai jamais rien demandé. On est venu me chercher à chaque fois. Ce n’est pas une question d’ambition. C’est une question d’intérêt et de volonté de relever le défi à chaque échelon. Je n’ai aucun regret sur ce que j’ai accompli et ce qu’on m’a fait faire. Il y a une particularité aussi à l’armée qui est qu’on change de métier tous les deux à trois ans. Certains disent qu’on est toujours militaire mais on change carrément de boulot. On passe d’une fonction de commandement à une fonction d’état-major. Dans mon cas, c’était le plus souvent dans le domaine du personnel. Cela permet de forger d’autre expérience mais aussi de remonter son vécu de terrain auprès de l’Etat-Major. On passe aussi par des rôles d’instructeurs. Ainsi on peut être polyvalent et emmagasiner un maximum d’expérience tout en restant militaire. Donc je n’ai vraiment aucun regret, certainement pas.

[i] 10 minutes pour soigner le blessé sur le point de chute, une heure le délai maximum pour que le blessé voit un médecin et deux heures le délai maximum pour que le blessé soit à l’hôpital.

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