[Entretien] Général-major Marc Thys: « Le gouffre avec les pays-peloton de l’UE ou de l’OTAN devient plus grand »

Le général-major Marc Thys a pris la tête de la Composante Terre le 23 mars 2017 (crédit-photo Malek Azoug/BE Défense)

Deux ans et demi après son arrivée à la tête de la Composante Terre en mars 2017, le général-major Marc Thys va prendre la tête de la nouvelle équipe de transition mise en place par la Défense. Il quittera son mandat actuel le 18 octobre prochain lors d’une cérémonie de passation et laissera la tête de la Composante Terre à son successeur le général-major Pierre Gérard, actuel commandant en second. En tant que chef de la « Transition Team », il occupera une fonction exclusive pour une durée de 12 mois dans un premier temps. Sans langue de bois, le général-major Marc Thys place le constat de la situation actuelle de la Défense et les défis de cette nouvelle équipe dans un entretien pour A l’Avant-Garde.

La Défense belge en pleine transition

« En fait, c’est faire la transition où on se trouve aujourd’hui avec le défi du personnel, l’annonce de nouvelles capacités, la charge opérationnelle et ce qu’on va connaître dans 10-15 ans. Il y a toujours trois étapes. Premièrement : déterminer l’objectif, c’est facile. Deuxièmement : dire honnêtement la situation dans laquelle on se trouve et quel est notre point de départ et c’est déjà plus difficile. On l’a bien fait maintenant. Troisièmement : trouver l’itinéraire, c’est le plus difficile et ce sera le travail de la « Transition Team », développe le général-major Marc Thys pour expliquer sa nouvelle fonction. Cette transition va prendre plusieurs années et cette nouvelle équipe sera chargée de mettre des outils en place pour qu’elle se passe dans les meilleures conditions. « Il y a des mesures qu’on peut prendre à notre niveau. Il y a des mesures qui sont engagées au niveau politique. En fait, il y a toute une panoplie avec des mesures à mettre en place assez rapidement, des mesures plus structurelles, des choses à faire en interne qui se limitent parfois même aux Composantes et à leurs chefs d’état-major, des lois si on parle du domaine parlementaire avec un processus d’au moins deux ans », explique le général. Malgré un gouvernement en affaires courantes, les dossiers parlementaires continuent d’être traités mais le chemin est un peu plus long pour y parvenir. Une des clés se trouve dans les ressources humaines mais la période de transition posera de gros problèmes à l’armée belge dans son engagement opérationnel car la demande ne cesse d’augmenter que ce soit sur le territoire national que de l’OTAN, de l’Union Européenne et des Nations-Unies. C’est même le premier défi à affronter avant celui du personnel.

Rester crédible au niveau des contributions opérationnelles

Actuellement plus de 1.000 militaires belges sont déployés sur des théâtres d’opérations. Exemple en Lituanie au sein de l’opération enhanced Forward Presence (crédit-photo NATO eFP Battle Group in Lithuania)

Le communiqué de la Défense sur la « Transition Team » évoque la possibilité d’une diminution du rendement opérationnel. Le général-major Marc Thys estime qu’il sera très difficile de ne pas être présent et de diminuer. Il faudra surtout orienter. « Ce sont les contributions opérationnelles qui font que la Belgique reste un partenaire solidaire même si ce n’est pas toujours perçu comme ça à l’extérieur. C’est une obligation aussi vis-à-vis de nos jeunes recrues qui viennent à l’armée pas pour être dans un bureau mais pour aller en opérations. C’est également un élément d’attractivité », développe-t-il. Entre les Dingo, les Piranha et les Lynx, l’armée fait face actuellement à de gros problèmes de disponibilités de ces véhicules et l’équipe de transition aura également pour mission de mettre des outils en place pour augmenter l’efficience du soutien et le nombre de véhicules opérationnels. « Par exemple, nous sommes en train de travailler sur les solutions pour qu’on garde au moins 120 Lynx opérationnels dans les années à venir. On va peut-être diminuer le nombre de véhicules non-protégés », illustre le général. L’opération Vigilant Guardian tient également une part importante dans le planning opérationnel mais un autre théâtre d’opérations sur le territoire belge est apparu.

Apparition d’un nouveau théâtre d’opérations sur le sol belge

La Force Protection de la Composante Air a assuré la protection du matériel et du personnel américain à Zeebruges au début de l’année. Ces missions ponctuelles vont se répéter dans les années à venir (crédit-photo Michael Moors/Composante Air)

Au début de l’année, l’armée belge a apporté son aide à une rotation de l’armée américaine en Europe qui a transité par le port de Zeebruges. « C’est également une des missions de la Défense. La Composante Terre doit faire la protection de ce déploiement et de ces mouvements à travers la Belgique. C’est quelque chose de nouveau qui prend de l’ampleur. Dans quelques semaines, il y aura un redéploiement américain et début 2020, ce sera également le cas. C’est une charge supplémentaire qu’on doit appuyer », explique le général. Ces mouvements de troupes américaines nécessitent ainsi de la logistique et du service de garde de l’armée belge d’où la nécessité du développement de la réserve opérationnelle. Les réservistes sont d’ailleurs prévus dans le planning opérationnel de l’année prochaine pour protéger les ports durant ces mouvements de troupes américaines. La réserve connaît un certain succès dans le recrutement. « On a eu plus de candidats que de postes vacants. Il y a des années où on avait à peine dix candidats par an. Aujourd’hui, on parle de centaines. Il y a encore du travail avec un équilibre à trouver car on a plus de candidats-cadres que de candidats-volontaires », précise le général Thys. En plus du défi du personnel, la question budgétaire reste toutefois prégnante alors que le budget de la Défense représente 0,93% du PIB loin des 2% qui doivent être atteints d’ici 2024 selon l’OTAN.

La ligne rouge a-t-elle été franchie ?

Le général-major Marc Thys a publié dernièrement un document où il expose ouvertement les problématiques et les solutions pour la Composante Terre à l’avenir, un document qui peut s’appliquer à toute la Défense (crédit-photo Composante Terre)

« On demande 2,4 milliards en plus pour cette législature (20-24) mais même si on arrive à 1,28% du PIB comme effort de Défense, le gouffre avec les pays-peloton de l’UE ou de l’OTAN devient plus grand », s’inquiète le général Thys. La Défense belge ne se cache plus et sonne l’alerte sur sa situation. La ligne rouge à ne pas franchir a-t-elle été atteinte ? « Dans notre métier, on fait toujours face à un certain nombre de choix et de risques. C’est toujours un équilibre entre risque et exécution de la mission. La plus grande différence avec ce qu’on fait maintenant, c’est que c’est plus visible. La communication est peut-être un peu plus ouverte. Mais le message doit également passer car on est tout près d’un certain niveau critique », alerte-t-il. Les premiers effets des grands achats effectués ces dernières années ne se feront pas sentir qu’après 2025. Les investissements dans les infrastructures restent aussi une préoccupation majeure pour la Défense. « Il y a 4 facteurs de production à la Défense : le budget, le personnel, l’infrastructure et le matériel. Ils sont tous les quatre liés et dépendants les uns des autres. Si la question du personnel est actuellement prépondérante, elle ne trouve pas de solution si on n’investit pas dans l’infrastructure et le matériel », explique le général. Une des clés se trouve au sein du monde politique.

Un travail pédagogique auprès du monde politique et des citoyens

La Défense doit aller plus loin que la vision stratégique du ministre Steven Vandeput pour se redresser (crédit-photo BE Défense)

Le gouvernement Charles Michel s’est félicité d’avoir investi dans la Défense mais l’économiste Wally Struys, spécialiste de la Défense, avertissait que ces investissements n’étaient que des rattrapages et qu’il faudrait plus pour inverser la tendance de ces dernières années. La Commission de la Défense était la semaine dernière à Evere au QG de la Défense pour une discussion franche sur la situation actuelle. « C’est un travail journalier de communication vers le politique pour bien expliquer où on se trouve aujourd’hui mais pour venir également avec des solutions », estime le général Thys qui prône une communication plus ouverte. « En tant que militaire, il est de mon devoir d’exécuter les ordres qui me sont donnés par le Roi. Mais j’ai également le droit, je crois, de dire les choses comme elles sont et la situation dans laquelle on se trouve. J’ai aussi le droit de recevoir les moyens pour exécuter les missions. Je dois le dire en interne et en externe », estime-t-il. Mais les politiques ne pourront pas prendre de décisions sans un soutien de la population. Le général-major Marc Thys est persuadé de sa mission éducative pour expliquer l’utilité d’une Défense forte, sa contribution à la prospérité et à la sécurité de la Belgique et l’utilisation de l’argent du contribuable.

La tâche s’annonce ardue pour cette « Transition Team » qui va relever le défi que lui a confié le général Marc Compernol, chef de la Défense. « L’avenir de la Défense est sur les épaules de chaque membre de la Défense. Si on réussit, ce sera grâce au 25.000 femmes et hommes qui la composent. Si ça échoue, j’en prends la responsabilité », assume le général-major Marc Thys. La Défense a un plan très détaillé pour arriver à 1,28% du PIB, un plan qui s’inscrit dans une prolongation de la vision stratégique et qui tient également compte des changements sécuritaires qui se sont passés depuis 2015 et aujourd’hui. L’enjeu est de taille.

Son bilan à la tête de la Composante Terre

« C’était assez émotionnel lors de la clôture de l’exercice Celtic Uprise (ndlr : premier exercice franco-belge du partenariat de la nouvelle capacité motorisée) car c’est un bébé que j’ai pris avec moi. Les premières idées viennent de 2016 pour l’accord de la capacité motorisée. Maintenant avec ce premier exercice, le développement qu’on fait pour cette capacité c’est une très belle réalisation de toute l’équipe. Deuxièmement il y a les créations du régiment des Opérations Spéciales et de la Brigade Motorisée pour s’adapter aux nouveaux paradigmes opérationnels. Troisièmement, on a lancé la régionalisation des formations. On connaissait la situation et petit à petit, on a trouvé un certain nombre de solutions. Maintenant, il faut aller plus loin. J’ai profité du travail de mon prédécesseur parce qu’il avait déjà mis en place des idées. Je sais qu’avec le général Gérard, on va continuer dans la même direction. Le plus grave pour une organisation, c’est qu’on change de cap tous les deux ans. Il y a toujours une continuité. »

 

 

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