Quatre ans après, l’opération Vigilant Guardian en perpétuelle évolution et à l’issue incertaine

Le capitaine de vaisseau Carl Gillis est le responsable de la Division Opérations de la Défense et commandant de l’opération Vigilant Guardian (crédit-photo BE Défense)

L’opération Vigilant Guardian entame sa cinquième année, quatre ans jour pour jour après avoir démarré. Elle n’a cessé d’évoluer depuis, de faire parler. Si sa fin a été plusieurs fois évoquée courant 2018, elle n’a jamais eu lieu et les militaires belges poursuivent leur mission. Pour l’occasion, le capitaine de vaisseau Carl Gillis, responsable de la Division Opérations de la Défense et commandant de l’opération OVG, a accepté d’évoquer avec nous l’actualité de l’opération, son évolution et ses perspectives d’avenir. Entretien.

Quatre ans après où en est l’opération Vigilant Guardian actuellement ?

L’opération Vigilant Guardian se poursuit. Il faut rappeler que le déploiement des militaires ne se base pas sur une loi mais sur un protocole d’accord entre l’armée et la police. L’armée répond à un besoin spécifique de la police quand celle-ci a puisé dans ses réserves entre le niveau local et le niveau fédéral. Le processus est en vigueur depuis quatre ans et était limité dans le temps au départ. Le Conseil des Ministres décide de la prolongation ou non de la mission d’appui de la défense à la police fédérale et sur le nombre maximum de militaires mis en œuvre dans ce contexte. A son arrivée en fonction en 2017, le général-major Marc Thys, commandant de la Composante Terre, a décidé qu’il fallait tenir compte de l’opération jusqu’en 2020. Cette décision a facilité la planification sur le long terme et nous a permis aussi d’améliorer les conditions de vie et de travail de nos militaires. On a dépensé l’argent qu’il fallait. Au début, les militaires dormaient dans des chambres de douze. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas et ils sont dans des chambres de deux à trois avec la mise à disposition du Wi-fi et de salles de sport. On n’a pas eu de plainte depuis six mois voire un an.

« Il a fallu prouver que le dispositif mobile était plus efficient et plus efficace »

Depuis la fin de l’été 2017, l’opération Vigilant Guardian a évolué vers un dispositif mobile (crédit-photo Fraternelle Royale des Chasseurs Ardennais)

L’opération Vigilant Guardian a vu son dispositif évoluer au cours des années avec la mise en place désormais de patrouilles mobiles. Le dispositif est-il amené à encore évoluer ? L’armée a-t-elle un regard sur son homologue français avec Sentinelle ?

L’armée belge a ses spécificités mais on a un œil sur ce qui a été fait dans les autres pays comme en Grande-Bretagne ou en France. La différence qu’a la France avec la Belgique, c’est qu’elle a encore une gendarmerie en plus de la police. La nôtre a disparu à la fin des années 2000 après l’affaire Dutroux et les dysfonctionnements entre services. Nous avons perdu de la police robuste. L’écart est plus grand entre les moyens militaires et les moyens policiers. Notre dispositif est devenu mobile à la fin de l’été 2017. A cette occasion, j’ai eu en un mois 22 réunions avec des instances diverses comme par exemple l’ambassade de France, les communautés juives et les institutions européennes pour coordonner l’abandon du dispositif statique car il occupait trop de militaires et les rendait plus vulnérables. Il a fallu prouver qu’il était plus efficient et plus efficace. Cela n’a pas été facile. Elles voulaient avant tout que leur sécurité soit assurée. Les bourgmestres n’étaient pas chauds non plus pour diminuer le nombre de militaires. Ils estimaient aussi que cela augmentait le risque et que cela impliquait pour eux d’avoir plus de moyens policiers à fournir. Depuis le début, nous n’avons pas cessé de faire des propositions jusqu’au cabinet du ministre de l’Intérieur.

Pour la première fois le 20 juin 2017, des militaires de l’opération Vigilant Guardian font usage de leurs armes à feu pour abattre un terroriste dans la gare centrale de Bruxelles (crédit-photo Reuters)

Les militaires belges ont été amenés à faire des interventions avec utilisation de leurs armes à chaque fois avec professionnalisme. Est-ce le signe d’une bonne préparation et un motif de satisfaction ?

Effectivement, les militaires de Vigilant Guardian sont intervenus à trois reprises. Une première fois lors des attentats du 22 mars 2016 en sauvant des vies et ensuite deux fois le 20 juin 2017 et le 26 août de la même année en faisant usage cette fois-ci d’armes létales et en abattant deux terroristes. Ce n’est jamais un motif de satisfaction quand on tue quelqu’un. Nous voulons faire usage le moins possible de la violence et prévenir la menace. En revanche, on peut se féliciter de ne pas avoir eu de dommages collatéraux. Cela prouve que notre niveau d’entraînement est très bon. Nos militaires ont des armes de guerre avec des calibres de munition plus importants que ceux de la police. Il y a un risque que la balle puisse traverser le corps et faire des dégâts collatéraux non-voulus. Je parlerai plus d’une combinaison entre un bon entraînement, le sang-froid de nos hommes et un peu de chance. C’est un souci journalier et je suis rassuré quand il n’y a pas eu de problèmes majeurs dans la journée. En plus de la lutte contre le terrorisme, le but premier de l’opération, il y a des problèmes de maintien de l’ordre auxquels sont confrontés parfois les militaires comme des bagarres. Notre mandat ne nous permet pas d’intervenir en cas de problèmes de maintien d’ordre, mais de l’autre côté, chaque citoyen a le devoir de porter secours à une personne en danger. Heureusement nos hommes sont aussi équipés d’armes non-létales dont ils font usage dans ces cas, en attendant l’arrivée de la police. Ce n’est pas facile pour un jeune d’avoir à intervenir dans ces conditions car il faut rappeler que ce sont des jeunes de vingt ans qui patrouillent dans les rues.

« L’opération Vigilant Guardian prend en moyenne quatre mois du temps d’un militaire sur l’année »

Le 28 mars 2018, une délégation de militaires belges a reçu pour la première fois une médaille pour leur engagement au sein de l’opération Vigilant Guardian lors d’une cérémonie particulière qui s’est déroulée sur la Grand-Place de Bruxelles (crédit-photo Malek Azoug/BE Défense)

En 2018, les militaires ont reçu pour la première fois une médaille pour cette opération. Cette décoration était-elle la bienvenue ? Est-ce la reconnaissance d’une opération militaire à part entière ? 

Elle a été très bien accueillie par les militaires même s’ils ne l’ont pas toujours reconnu directement de vive voix. Cette médaille est une récompense de leurs efforts. Sur l’année, l’opération Vigilant Guardian prend en moyenne quatre mois de leur temps. C’est la durée classique d’une mission à l’étranger. A certains moments, des militaires ont été déployés plus de 200 jours dans l’année. J’ai d’ailleurs commandé en personne la cérémonie de la première remise de décorations. L’endroit choisi était également très symbolique avec la Grand-Place de Bruxelles où nos Diables Rouges ont été remerciés pour leur parcours au mondial et les Red Lions acclamés en triomphe pour leur titre de champions du monde en hockey sur gazon. Ce choix n’est donc pas anodin du tout. De l’autre côté, on a eu des réactions négatives de militaires d’équipage d’hélicoptères de sauvetage ou bien du service de déminage qui n’ont pas reçu de médaille pour leur contribution aux opérations en appui de la nation.

La Composante Médicale a apporté sa contribution à l’opération Vigilant Guardian notamment pendant les Fêtes de fin d’année (crédit-photo Christian Decloedt/BE Défense)

Si la Composante Terre et ses unités de combat ont été largement mobilisées, des unités de soutien comme la logistique et d’autres composantes ont également apporté leur contribution. Est-ce que cela a pu soulager la forte pression exercée sur les unités de combat ?

Cette mission peut être confiée facilement à des unités de soutien ou bien encore de la Composante Air qui a des hommes habitués à ce type de missions avec les fusiliers ou commandos de l’Air chargés de la protection des bases aériennes. Evidemment cette répartition de la charge de travail soulage mais ce n’est pas une solution structurelle à long terme. Il faut que notre présence diminue encore pour qu’on puisse s’entraîner et partir en opérations à l’étranger car c’est notre mission première. On a même un peloton de réservistes qui a été déployé à plusieurs reprises.

« Une certaine période de régénération sera indispensable avant de pouvoir dire qu’on a retrouvé notre capacité »

Des réservistes du 12/13 de Ligne patrouillant à Zaventem pour le Nouvel An 2019 (crédit-photo Marc Ganser/IPR 12/13 de Ligne)

Justement on a beaucoup parlé des conséquences de l’opération Vigilant Guardian sur l’entraînement et les opérations. Les récentes baisses ont-elles permis d’inverser la tendance ?

En tout, c’est toujours 20% de la Composante Terre qui est mobilisé pour cette opération. C’est trop. On doit redescendre en-dessous de 300 hommes pour que cela soit vraiment possible. Une certaine période de régénération sera indispensable avant de pouvoir dire qu’on a retrouvé notre capacité. Cela prendra du temps. Des lieutenants et des sergents qui sont dans l’armée depuis 4,5 ou 6 ans n’ont fait que patrouiller dans les rues. Certains militaires, déployés au Mali ou en Afghanistan, n’ont pas du tout la même expérience opérationnelle qu’à notre époque. Encore une fois, le temps sera long pour qu’on puisse s’en remettre et on ne pourra pas y remédier en quelques semaines. Il est trop tôt pour en voir les conséquences sur le long terme. Certains officiers et sous-officiers vont être prochainement des instructeurs pour les futures recrues de la Défense sans avoir l’expérience de 4 ou 5 missions à l’étranger.

Les premiers agents du nouveau DAB chargés de reprendre la garde des centrales nucléaires (crédit-photo Police Fédérale)

On part pour une cinquième année. La DAB se met lentement en place. Quel est l’avenir de cette opération ? Va-t-elle encore se réduire en 2019 ?

C’est une décision qui revient aux politiques. Il y a eu des initiatives pour y mettre fin mais à chaque fois, il y a eu un blocus au niveau politique en raison d’événements divers. A l’été 2017, c’étaient les marchés de Noël. Ensuite, il a eu le sommet de l’OTAN, le Mondial ou bien les élections. Les politiques, je pense, doivent également prendre en compte l’opinion publique qui n’est pas unanime sur le sujet. Au début, certains estimaient qu’on était dans une « dictature » car les militaires étaient dans les rues. Maintenant, certaines mamans sont inquiètes quand elles vont chercher leurs enfants à l’école et qu’elles ne voient pas de militaires. Il sera difficile de faire comprendre à la population l’absence de militaires dans les rues. On a eu une première occasion en janvier 2018 avec la diminution du niveau de menace mais on ne l’a pas saisi. La deuxième option est que la police reprenne la mission des militaires mais elle voudra plus de moyens. La DAB fonctionne bien côté francophone et la garde des centrales nucléaires a été reprise par leurs hommes dans le sud du pays. C’est plus compliqué dans le nord du pays. Il y a des emplois à pourvoir au port d’Anvers qui sont bien mieux payés par exemple. Il y a deux mois on avait un calendrier pour la reprise de la garde des centrales nucléaires. Maintenant ce n’est plus le cas et la police ne veut plus s’avancer face à l’incertitude.

« Un plan de retrait devait se mettre en place à partir de janvier 2019 mais il a été arrêté au mois de novembre à cause des récents événements politiques »

A son arrivée en 2017 à la tête de la Composante Terre, le général-major Marc Thys a décidé de prendre en compte l’opération Vigilant Guardian jusqu’en 2020

A-t-on espoir d’une fin pour 2020 ?

Le général-major Marc Thys a parlé de 2020 car il s’était basé sur les prochaines élections législatives en prenant en compte qu’il faut minimum six mois pour former un nouveau gouvernement en Belgique. Nous faisons tout pour convaincre que la mission doit cesser progressivement. Notre mission, ce n’est pas de patrouiller dans les rues. Certaines infrastructures ont reçu des améliorations comme c’est le cas à l’aéroport de Zaventem avec de nouvelles caméras intelligentes. On pourrait profiter de ces nouveaux moyens supplémentaires pour retirer les militaires. Il est difficile pour un politique d’accepter le risque d’une telle responsabilité face aux citoyens. La sécurité du citoyen est un sujet politique majeur. On avait un plan de retrait avec une réduction graduelle prévue à partir de janvier 2019. Il avait été préparé par la Police Fédérale mais il a été arrêté au mois de novembre suite aux récents événements politiques. De notre côté, on fait tout pour relancer le plan et j’ai pris l’initiative de recommencer des discussions la semaine dernière. Cela ne sera pas simple car il faudra que la police ait la capacité de reprendre la mission avec la même garantie de sécurité.

Lire tous nos articles sur l’opération Vigilant Guardian: https://defencebelgium.com/tag/vigilant-guardian/

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